Dix-huit nouveaux virus de rats


L’American Society for Microbiology a publié un article qui fait un buzz mondial depuis quelques semaines. Il est ici : http://mbio.asm.org/content/5/5/e01933-14.abstract.

En résumé : L’utilisation de moyens à la pointe de la technique a permis d’identifier une quantité impressionnante d’agents pathogènes (dont l’Ebola, l’Hantavirus et plusieurs nouveaux virus) sur les rats new-yorkais. Il semblerait que les animaux de compagnie ayant été au contact des
déjections de ces rats « surinfectés » aient contaminés leur maîtres avec l’hépatite C…

Les commentaires des milieux autorisés (monde médical essentiellement) fleurent bon un alarmisme de circonstance plus affectif qu’objectif, et une inculture désolante en matière
de rats… Détricotons le buzz :

– Pour commencer : Y-a-t-il lieu de s’affoler parce que l’on sait seulement aujourd’hui que les  rats sont porteurs de microbes horribles et très dangereux depuis toujours ?

– Ensuite : Si l’on faisait ce même genre d’investigation sur d’autres animaux commensaux de nos cités, ne pensez-vous pas que l’on découvrirait le même genre de microbes « effrayants » sur oiseaux, chiens et chats errants ?


– Et pour finir : ces dernières décennies, quelles zoonoses sont imputables aux rats d’égout ? aucune ! Voilà qui nous renvoi aux récentes psychoses dispendieuses de la grippe aviaire et de la grippe A…

Seule la leptospirose, qui se transmet par l’urine des rats d’égout, est connue pour infecter occasionnellement des personnes œuvrant dans un environnement infesté.

Je laisse au corps médical lucide le soin de désamorcer dans le détail ce buzz irrationnel pour revenir sur des propos qui concernent les rats eux-mêmes.

Sur le blog de Jacques Henry (http://www.contrepoints.org/2014/10/21/185288-rats-attention-danger) nous lisons : « (le rat) est le seul animal avec l’homme à s’entre-tuer sans raison apparente. « qui se ressemble s’assemble » comme on dit dans les chaumières. »

Non, les rats se battent à mort (cannibalisme) seulement en cas de famine, et les survivants comptent bien davantage de femelles que de mâles afin d’assurer la pérennité de l’espèce. En dehors de ces situations de manque de nourriture, il n’y a jamais de lutte à mort entre
rats. Rien à voir avec les hommes !

Sur http://franceusamedia.com/2014/10/les-rats-new-yorkais-porteurs-de-virus-et-de-maladies-dangereuses/ nous lisons :

« Dans la plupart des grandes cités du monde, ces rongeurs prolifèrent près des populations. C’est d’ailleurs à Chicago et à Los Angeles que l’on trouve la plus forte densité
de ces animaux 
( et de renvoyer vers le lien d’une entreprise qui classe les villes américaines par le nombre de traitements « rats » effectués par elle…) »

Non, les rats ne « prolifèrent » pas. Leur population s’équilibre en fonction des ressources trophiques (possibilités de nidification et d’alimentation) de l’endroit où ils vivent. Mais il est vrai qu’ils vivent à proximité de l’homme, pour recycler ses déchets.

Sur http://finance.yahoo.com/news/york-citys-rats-carrying-viruses-130000460.html , nous lisons « Personne ne sait combien il y a de rats dans le métro de New York, mais Rick Ostfeld de l’Institut Cary d’études de l’écosystème à Millbrook, NY a déclaré à Bloomberg Businessweek « qu’il soupçonne qu’il y a autant de rats que il ya des gens dans la
ville » ».

Si, il y a moyen de savoir combien nos villes comptent de rats par habitant. Nous avons exposé une expérience de dénombrement de surmulots en ville dans notre livre « Des rats et des hommes » (Editions Hyform 2013), disponible ici. Ceci étant, Rick Ostfeld n’est pas inutilement alarmiste et son estimation diffère notablement de ce qu’on trouve habituellement sur le Web.

Sur  http://www.startribune.com/lifestyle/health/280364312.html, nous lisons « (que la difficulté à les piéger ) est due au fait que les rats de New York sont beaucoup rusés que les rats dans
d’autres villes
 ».

Ah bon. Les rats de New-York sont donc plus intelligents que ceux du reste du monde… C’est tellement « gros » qu’il y a juste à souligner qu’il n’y a rien qui ressemble plus à un rat de New-York ou de Paris, qu’un rat de Berlin ou de Tokyo.

Sur http://abc7.com/news/new-study-finds-rats-in-nyc-carry-18-new-viruses/352432/ nous lisons : « Voici le problème : les rats se multiplient très, très vite ; au cours d’une année, un couple peut produire plus de 100 enfants, et ainsi de suite, et ainsi de suite, et ainsi de suite. »

De l’art de balancer des chiffres qui ne veulent rien dire. Dans de bonnes conditions (nourriture abondante et peu de prédation), un couple de rats peut avoir jusqu’à 2.000 descendants en un an, voire 5.000 dans des conditions idéales (territoire illimité et zéro prédation). Au moins,
l’imprécision de l’article n’est pas si alarmiste que ça.

Encore une fois, l’inculture de notre société en matière murine transpire dans ce buzz.


Pierre Falgayrac

http://www.hyform.fr

Publicités

Spécial investigation – Rats : la poule aux œufs d’or, de MM. Tresanini et Vescovacci


Il s’agit de l’émission de Canal + diffusée en octobre 2014 et visible ici :
https://www.youtube.com/watch?v=3-RH8V7cDps


L’introduction cadre le sujet :
« Les rats : on en compte 2 par habitants à Paris et 10 à
Marseille. En France, on en trouve dans les jardins publics, les restaurants, les supermarchés, mais aussi dans le métro à New-York et dans les hôpitaux en Chine. L’invasion est mondiale.
Qu’est-ce qui peut expliquer cette prolifération ? Eh bien il y a plusieurs causes, et l’une d’elles est étonnante : au fil du temps les rats sont devenus résistants aux produits chimiques qui sont censés les éradiquer. Les multinationales qui fabriquent ces raticides pourraient en lancer d’autres plus puissants, mais elles ne le font pas. Pourquoi ? Nous allons vous le révéler. »


Avec de tels propos,
« l’émission qui contre-enquête le monde » annonce que ce qui va suivre est un réquisitoire basé sur un procès d’intention, et certainement pas une enquête d’investigation neutre et approfondie.

D’ailleurs cela commence très mal : « L’idée de ce film je l’ai eu un soir alors que je me baladais dans Paris (…) mais ici, à deux pas des Champs Elysées, la balade peut réserver des surprises. A la nuit tombée, des dizaines de rats quittent les égouts et envahissent les pelouses (…). Paris envahit par les rats, c’est en tout cas le sentiment des touristes asiatiques ou américains qui postent leurs vidéos sur Internet ». Suivent les images, tournées en journée, des
pelouses du jardin du Musée du Louvre parcourues par des rats au milieu des touristes qui pique-niquent. Images qui ont fait le tour du monde cet été.

L’idée de « l’enquête » est donc venue de ce buzz estival et certainement pas d’une balade parisienne. Pourquoi s’en cacher et se faire passer pour le candide de service qui
découvre quelque chose de nouveau ?

« Les rats c’est sale mais ça peut aussi être dangereux », et de passer des rats pique-niqueurs à ceux qui ont rongé les câbles d’une armoire électrique de la SNCF, ce qui a provoqué un accident mortel l’été dernier (collision TER/TGV). A part que les photos de la SNCF sont explicites : il s’agissait de souris, qui ne vivent pas dans les égouts et n’envahissent pas les pelouses fréquentées par les touristes… Leur mode de vie est bien différent de celui des
rats d’égout et l’amalgame rat/souris n’a pas lieu d’être dans ces deux cas; votre propos, MM. Tresanini et Vescovacci, relève ici de la manipulation.

D’ailleurs cela continue avec les voyageurs terrorisés par un rat dans métro de New-York (panique totalement irrationnelle…), un quarteron de rats qui « envahit un fast-food » de Chicago (en restant sur la terrasse…), une poignée de rats qui « prennent d’assaut » un
hôpital chinois, et les bobbies anglais et leur chiens qui tentent de stopper une « invasion » diurne de quelques dizaines de rats affamés et apeurés, à coups de crocs et de pelles…


Voilà, le décor est posé pour balancer une première énormité : «Toujours plus de rongeurs. À qui la faute ? Aux rats eux-mêmes d’abord, car l’espèce se reproduit plus vite que son
ombre
». Suit un bout d’interview d’Etienne Benoit, qui dit que « qu’un couple de rats peut avoir
entre 2.000 et 5.000 descendants en un an
», en zappant ce qu’il dit juste avant : « dans une zone extrêmement vaste avec autant à manger que l’on veut », autrement dit certainement pas les jardins du Louvre !


Même si plus loin dans le reportage, l’interview du Pr Benoit est passée en entier, le « mal » est fait dés le début du sujet.Manipulation oui, investigation, non !

MM. Tresanini et Vescovacci, cela fait des millénaires que les rats se reproduisent à ce rythme, pourquoi affoler inutilement vos téléspectateurs en affirmant qu’ils sont de plus en plus nombreux ?
Si vous vous étiez penché un peu le « pourquoi ? » du buzz des jardins du Louvre, vous auriez relevé :

1/ Que ce sont d’importants travaux qui ont délogé et déplacé des rats qui n’étaient pas très embêtants jusque-là;

2/ Que c’est la faim qui les a fait sortir en plein jour, alors qu’ils sont biologiquement de mœurs
nocturnes.

Il ne pouvait donc pas s’agir d’un « envahissement » mais plutôt d’un comportement
opportuniste lié à l’augmentation des ressources trophiques que représentent les jardins (pour y creuser des terriers) et l’afflux de touristes (avec leurs reliefs de repas). Donc un épisode strictement estival ; d’ailleurs le buzz s’est éteint en même temps que « l’invasion »…


Quant aux souris de l’armoire électrique de la SNCF, il s’agissait de l’incompétence du sevicee de dératisation, et certainement pas d’une autre «invasion » !

La deuxième énormité est sidérante : « si les rats prolifèrent autant aujourd’hui, c’est peut-être aussi parce que l’industrie du rat gagne beaucoup d’argent ». Suivent des extraits d’interviewes d’un commercial qui déclare que « c’est colossal. Il n’y a pas un seul pays au monde épargné par les rongeurs » et d’une chef d’entreprise qui évoque « une progression annuelle de 5% ». Notons que cette séquence ayant été tournée lors d’un salon professionnel tenu l’année précédente, votre introduction est bien mensongère et manipulatrice.

MM. Tresanini et Vescovacci, expliquez-nous comment les rats peuvent proliférer alors que :

1/ Ils se reproduisent de la même manière depuis la nuit des temps;

2/ L’industrie de rat est prospère et très riche ?

Qu’est-ce que ces deux choses ont à voir ? Vous vous réécoutez quand vous avez bu ? Le témoignage d’une poignée de professionnels satisfaits suffit-il à établir une vérité ?
Avez-vous pris le temps d’observer comment est structurée « l’industrie du rat » ? Vous n’en parlez pas dans votre reportage, alors qu’il y aurait matière à débat : un syndicat représentatif (la CS3D) qui réunit fabricants et prestataires, qui fédère 1% d’entreprises qui réalisent 50%
du chiffre d’affaire du secteur professionnel, et un tiers qui n’en réalisent que 1%… L’ensemble représentant 7.500 salariés ou artisans, qui n’ont jamais suivi de formations qualifiantes, puisqu’il n’en existe pas !

L’enquête qui se poursuit en Auvergne où pullule le campagnol des champs, abouti à un amalgame inapproprié entre rats des villes et rats des champs. Vous n’avez pas appris une certaine fable de La Fontaine, à l’école primaire, qui montre que les mondes des rats des champs et des rats de villes n’ont rien à voir ?

La question à se poser devant la prolifération des campagnols des champs, MM. Tresanini et Vescovacci, est celle de la non-prolifération de leurs prédateurs (serpents, mustélidés et
rapaces), puisque dans les milieux équilibrés les populations rongeurs/prédateurs sont interdépendantes. C’est donc un problème de modèle agricole que posent les campagnols, ce qui n’a rien à voir, mais rien du tout, avec les rats d’égouts délogés de leurs terriers et les souris qui s’abritent dans une armoire électrique.

Lors de votre visite à l’école vétérinaire de Lyon, n’avez-vous pas été frappés par la petite taille des rats résistants aux anticoagulants, dont le Pr Benoit dit « qu’ils ne sont pas en grande grande forme », alors qu’au début du reportage et vers 28’03 vous évoquez des
rats énormes ? Je vous invite à lire sur ce sujet un autre article de mon blog (http://hyform.blogspace.fr/6044179/Retour-sur-les-phenomenes-de-resistance-des-rats-aux-anticoagulants/ ), car effectivement les rats résistants aux anticoagulants sont
loin d’être des super-rats…

Et vous n’avez certainement pas bien écouté ce que vous disait Étienne Benoit à propos du rat noir, car il n’est pas arrivé en Europe «au 18ème siècle, par bateaux, en provenance
l’Asie
», mais bien avant ; encore une énormité, qui trahit que vous n’avez pas bien préparé/finalisé votre reportage. De même, ce n’est pas « en quelques années que
les rats d’égout ont remplacé les rats noirs dans les villes
» ; le phénomène s’est étalé sur plus d’un siècle et est expliqué dans mon livre « Des rats et des hommes » (disponible ici).

Le petit couplet positif sur l’utilité des rats dans les égouts est vite étouffé par un sinistre « cercle vicieux, car à force d’abandonner nos déchets alimentaires sur la voie publique les rats prolifèrent dans les grandes villes », cette répétition révélant le parti-pris erroné et inutilement dramatique de votre reportage.

Le passage sur les estimations de l’OMS quant aux coûts des dégâts causés par les rongeurs se conclut par de bonnes paroles, car en effet « nous sommes tous responsables », mais la
suite sur les agents anti-rats de la préfecture de police de Paris est à la limite du pitoyable. Ces agents n’ont manifestement jamais suivi de formation sur le sujet qui les occupe et ils ne se
sont pas beaucoup renseignés sur la biologie du rat d’égout ! Affirmer que « les rats circulent en plein jour parce que les gens jettent des déchets par les fenêtres » trahit une connaissance très superficielle de la situation. Voir des rats en plein jour signifie qu’il y en a 10 fois plus qui ne sortent que la nuit, car ceux qui sortent en journée sont des rats dominés affamés. Il y a bien plus que les personnes verbalisées pour avoir jeté de la nourriture par les fenêtres qui sont à mettre en cause, à commencer par le bailleur social, qui pourrait assurer un entretien plus rigoureux des espaces de la cité.


La visite des caves d’une cité HLM est à l’avenant : les caves sont un capharnaüm insalubre et une seule cave est fautive ! Si les agents les avaient toutes visitées, ils en auraient trouvé
bien d’autres tout aussi « coupables ». Mais coupables de quoi ? D’offrir un abri aux rats, et seulement un abri, car il est évident qu’ils s’alimentent ailleurs… Or, c’est au niveau des sources d’alimentation qu’il faut rechercher des « coupables » ! Quant au pauvre représentant de la société HLM « dépassé » par la situation et « qui ne sait pas trop comment éradiquer
le problème
», je lui conseille de suivre une formation, car il est gestionnaire d’une problématique qu’il ne maîtrise pas. Au fait, pourquoi a-t-il été nommé à cette fonction,
s’il « ne sait pas comment faire ? »


Le passage sur le restaurant de Belleville est à se tordre de rire. Les habitants de l’immeuble et le syndic le soupçonnent d’attirer les rats. Or, les policiers concluent que c’est un défaut d’étanchéité d’une conduite d’eau usée qui offre un passage aux rats en provenance des
égouts vers les caves délabrées, sales et encombrées de l’immeuble; c’est donc le syndic qui est mis en cause… Un minimum de connaissance sur la biologie du surmulot aurait permis de conclure différemment : son gros appétit le trahit (il consomme 10% de son poids/ jour), c’est donc la source de nourriture qu’il faut considérer, en l’occurrence les poubelles de l’immeuble et du restaurant… Ensuite il faut obliger les occupants à débarrasser leurs caves pour ne plus offrir de refuges aux rats, et en dernier lieu boucher le passage depuis les égouts ; car il est évident, pour qui connaît les rats, que ce ne sont pas ceux qui nichent dans les égouts qui traversent les caves pour aller manger dans les poubelles de l’immeuble…


Souligner la « légèreté des syndics » en matière de lutte contre les rongeurs est justifié, de même que le « laxisme de certains services municipaux de ramassage des ordures ». Mais
le long développement sur Marseille ressemble à un règlement de compte d’un supporter du PSG contre l’OM… Ce n’est plus du journalisme d’investigation mais du reportage polémiste ! L’utilisation que vous faites des estimations de la proportion de rats par habitant est grotesque («10 rats/habitants à Marseille, 2 à Paris »), car vous reproduisez sans les avoir vérifié des chiffres non documentés et très sujets à caution. Figurez-vous, MM. Tresanini et Vescovacci,
que l’expérience de dénombrement de rats d’égout qui figure dans mon livre « Des rats et des hommes » a été conduite à Marseille, où il y a moins de 2 rats par habitant. Sur ce sujet je vous invite à assister à ma conférence au prochain salon Parasitec, le 21 novembre prochain.


Votre conclusion « 50.000 € de budget raticides, c’est insuffisant pour dératiser Marseille » est
incongrue, surtout après avoir filmé les dératiseurs de la ville qui font n’importe quoi (jeter à l’aveugle des raticides dans les tampons d’égout). A aucun moment cette manière de faire ne vous interpelle. Pourquoi ? Parce vous vous n’êtes pas souciés de savoir comment vivent les rats et comment il faut, idéalement, lutter contre eux. Jamais, dans votre reportage vous ne posez des questions en rapport avec les stratégies de lutte, histoire de vérifier si elles sont pertinentes ou inadaptées.


Quand donc vous filmez les deux dératiseurs « qui ont longtemps hésité (à se faire filmer par vous) », vous ne vous demandez pas s’ils représentent l’ensemble de leurs collègues où
seulement une partie ? Oui, il y a des margoulins dans tous les secteurs de métier (y compris les journalistes TV), mais comment vous assurez-vous que ceux que vous filmez sont représentatifs de l’ensemble d’une profession ? En l’espèce, vous auriez pu suivre aussi des professionnels compétents et honnêtes, car il y en a. Par contre, ceux de votre reportage sont vraiment mauvais : leur technique de lutte dans la supérette ne vous a pas interpellé ? Les souris consomment des denrées alimentaires sur les étagères des rayons, or, ils placent leurs plaques de glu au sol, c’est-à-dire que quantités de souris peuvent les éviter sur leur chemin vers les étagères, ce qui est le cas puisqu’ils déplorent « de la casse »…

Passons sur votre commentaire (30’38) « les bons mois, ils peuvent gagner jusqu’à 5.000€ », qui montre que vous confondez chiffre d’affaire et bénéfice, pour considérer votre « en France, la dératisation c’est 800 millions d’€ de chiffre d’affaire par an ». Où avez-vous trouvé ce chiffre? En 2009 les prestataires 3D (c’est dire dératisation + désinsectisation + désinfection)
ont réalisé 500 M€ de CA avec 3 type des prestations. Ne vous moquez-vous pas du monde, MM. Tresanini et Vescovacci ?

Votre tirade sur « les produits raticides qui envahissent les rayons des grandes enseignes de bricolage » montre surtout que vous n’êtes pas bricoleurs (sauf pour le montage de vos
sujets), puisque ce n’est pas le cas : les rayons phytosanitaires sont loin d’être ostentatoires dans les grandes surfaces de bricolage…

Ceci étant, la séquence sur l’opération de communication de la Chambre Syndicale 3D est quasi-honnête : de l’art de se prendre les pieds dans le tapis, pourrait-on dire… De là à
souligner que les dératiseurs professionnels s’appliquent sciemment « à ne pas tuer tous les rats pour continuer le business », il y a un pas franchi en toute mauvaise foi et méconnaissance de cause. La réalité est qu’il est impossible d’éradiquer tous les rats commensaux (chercher sur Internet la définition de ce mot) et qu’en conséquence, la dératisation consiste à maintenir leur densité en dessous d’un seuil de nuisance. Prétendre « qu’on en préserve une partie pour préserver le business» indique surtout que ces « professionnels » ne connaissent pas grand chose aux tenants et aboutissants de leur métier, ou que vous n’avez pas bien compris leurs propos… Notons à nouveau que cette séquence a été tournée avant le buzz des rats du
Louvre et votre « idée de reportage lors d’une balade« . Manipulation toujours, donc.

Vers 35’, les couplets sur « les rats qui deviennent de plus en plus malins (pour éviter les plaques de glu) » et ceux « qui résistent de plus en plus aux anticoagulants » démontrent une nouvelle foi une inculture coupable sur la biologie et l’éthologie des rats et souris (consulter mon premier livre pour la combler).

Par contre, lors de la séquence sur le salon professionnel en Pologne (36’), attardons-nous sur les propos des industriels de la chimie à qui vous demandez : « Vos raticides sont-ils
efficaces ?
»

–    « Utilisés par un pro qui sait ce
qu’il fait, je vous dis oui. Les dératiseurs devraient mieux
se former
» (BASF).

–    « Ils utilisent mal nos produits. Ils les
mettent n’importe où. Ce sont eux, les problèmes, voilà
pourquoi ils vous disent que nos raticides ne marchent pas
»
(Bayer).

–    « Le vrai problème, ce sont les dératiseurs
incompétents
» (Bell).


Cette unanimité ne semble pas vous avoir interpellé, alors que les dératiseurs que vous avez suivis (ceux de la ville de Marseille et les deux parisiens) leur donnent raison. Permettez-moi, MM. Tresanini et Vescovacci, de douter de votre perspicacité, car là, il y avait matière à investigation (un élément que vous auriez pu détecter : la certification obligatoire des dératiseurs ne vaut pas qualification…).

Le propos du Pr Benoit sur la résistance génétique (38’) est incomplet : il existe aussi une résistance métabolique (sur le « modèle » des humains alcooliques et tabagiques) provoquée par les prises répétées de doses non létales de raticides, ce à quoi reviennent bien des stratégies actuelles de dératisation (dératiseurs de la ville Marseille, par exemple).

La séquence qui suit sur le parlement européen (38’30) commence par un mensonge (volontaire ?) : « les fabricants de raticides ont mis quelques produits nouveaux sur le marché, mais bizarrement, ils ne sont pas plus efficaces que les précédents ». C’est en effet totalement inexact ! Ils sont même plus efficaces que les anciens (moins de prises nécessaires pour tuer
les rats qui en consomment), mais se pose toujours le problème de la compétence des dératiseurs qui doivent proposer des appâts vraiment appétant là où il le faut.


Pour information, l’alphachloralose, un produit très efficace qui fonctionne différemment des anticoagulants, a été interdite en raticide par l’Europe (elle est autorisée en souricide). C’est un point sur lequel les industriels de la chimie peuvent être mis en cause: ils n’ont pas défendu une molécule qui est une alternative très efficace aux anticoagulants!

Les propos de M. Angelo Filipo, que vous interviewez à l’appui de cette affirmation, relèvent de la diffamation. Il avance que « les molécules raticides sont inefficaces car elles sont trop vieilles : le flocoumafène date de 1984, la bromadiolone de 1976 et la diféthialone date de 1989« .

A 40’07, vous dites « malgré les injonctions de la commission européenne en 2007, les fabricants de raticides continuent donc à vendre leurs vieux anticoagulants inefficaces », ce qui est totalement diffamant. D’abord, où avez-vous vu des injonctions de l’Europe? Ensuite, oseriez-vous, vous deux et M. Filipo, remettre en question l’efficacité de l’aspirine, du paracétamol, du baclofène ou de l’Augmentin au motif qu’ils datent des années 50 à 70 ? La réalité est que les anticoagulants sont efficaces quand on sait les utiliser : nombre de dératiseurs sérieux, et leurs clients, en attestent. Nous vous renvoyons aux propos lucides des industriels de la chimie en 36’ de votre reportage : les produits sont efficaces, mais ce sont les dératiseurs qui ne le sont pas !

Quand M. Filipo prétend que « les chimistes ont toujours un coup d’avance » (en matière de raticides), il se dénonce lui-même : s’il a travaillé 40 ans dans la chimie, ce n’est pas dans les raticides, car si un nouveau poison raticide existe dans les cartons, se posera toujours le problème de son ingestion par les rats, donc de la compétence des dératiseurs.

Par ailleurs, s’il s’agissait vraiment d’une molécule ultra-efficace et révolutionnaire, elle serait le plus rapidement possible mise sur la marché, pour les mêmes raisons de marketing
évoquées par M. Filipo
pour vendre les « anciens » anticoagulants !


Vous mettez le Pr Benoit dans l’embarras en lui demandant (à 41’45) « ce qu’il se passerait si demain tous les rats devenaient résistants aux raticides ? », puisqu’ il ne répond pas. Bien joué, mais cela ne vaut pas, car il est coutumier de la chose (je l’ai mis dans le même genre
d’embarras, lors d’une de ses conférences, en lui demandant s’il ne fallait pas arrêter la technique de la « dératisation permanente»). Je vais donc répondre pour lui, en reprenant les arguments qu’il m’avait exposés plus tard, hors de la mise en lumière de la conférence :

–    Il s’agit d’arrêter de dératiser avec des anticoagulants pendant un an ou deux : les nouvelles
générations de rats comporteront de plus en plus d’individus non résistants, puisque le gène de résistance WKORC1 ne sera pas stimulé ;

–    De toute façon, ils ne prolifèreront pas exponentiellement et indéfiniment, car leur population
s’équilibrera en fonction des possibilités offertes par le milieu qui les accueille.

La longue séquence sur le lobbyiste Andy Adams, Bertrand Montmoreau et le parlement européen est savoureuse à double titre : vous pointez leurs manipulations politiques, mais vous présentez négativement leurs arguments très logiques et de bon sens (et ceux de Mme Lepage) en défense des anticoagulants. « Investigation », vraiment ?

A titre personnel, je suis bien aise d’apprendre que c’est grâce à Bertrand Montmoreau que le parlement européen a sauvé les anticoagulants (46’30). Quel pouvoir a donc ce
monsieur… Quand on pense qu’il s’est fendu d’une lettre ouverte à mon encontre, dans un magazine professionnel, quel honneur m’a-t-il fait ! Que va-t-il bien pouvoir faire pour se défendre de l’image peu reluisante que vous donnez de lui, MM. Tresanini et Vescovacci ? Une conférence de presse, une pleine page dans le Figaro et le Parisien ?

Les plans finaux sur les coûts de développent d’une nouvelle matière active (48’) sont totalement inappropriés et hors sujet, car les vieux anticoagulants que vous vilipendez sont
toujours efficaces ; il s’agit de les utiliser correctement, autrement dit, pas comme les dératiseurs que vous avez filmé à Marseille et Paris…

A 48’46, votre « mais voilà, si les géants de la chimie inventaient demain une nouvelle molécule capable de tuer les rats résistants, les fabricants de raticides tueraient par la même occasion leur poule aux œufs d’or. En 2013, rien qu’en Europe, le bizness de la dératisation a rapporté un bénéfice de 3 milliards €. Décidément, les rats ne sont pas des nuisibles pour tout le monde» est une saillie totalement irresponsable et indigne du véritable journalisme
d’investigation.

D’abord, d’où sort ce chiffre et que recouvre-t-il ? Les moins de 7.500 dératiseurs français seraient très intéressés de savoir comment leurs collègues européens s’en sortent si bien, puisque malgré les 5% de progrès annuel de certains français, ils sont loin de se partager la part française de ce « bénéfice » !

En synthèse, je vous demande, MM. Tresanini et Vescovacci, de bien vouloir considérer ces quelques éléments :
–    Les rongeurs commensaux ont un point faible : leur appétit. Ils consomment en effet 10% de leur poids par jour.C’est donc sur ce point qu’il faut les attaquer. L’empoisonnement est LA solution ;

–    Ils ont une forme d’intelligence et des capacité cognitives qui leur permettent d’éviter pièges et plaques de glu. Les stratégies de dératisation basées sur le piégeage ne peuvent donc pas être aussi efficaces que les poisons ;

–    Toute stratégie de dératisation doit tenir compte de la concurrence alimentaire présentée par la nourriture saine habituelle des rongeurs vs l’appât empoisonné. L’appétence de ces derniers et leur emplacement (au plus près du terrier ou du nid) sont fondamentaux en matière de dératisation. C’est le problème n° 1 de la dératisation chimique, qui est négligé par bien des dératiseurs, qui invoquent alors injustement la mauvaise qualité des raticides ;

–    Les anciens anticoagulants sont toujours très efficaces s’ils sont bien appliqués, et en plus ils moins nocifs pour l’environnement (sur animaux non cibles) que les derniers anticoagulants plus virulents ;

–    Le problème de la non-efficacité de certaines dératisations pratiquées par les professionnels provient de leur formation : 90% des formations sont dispensées par les formulateurs /distributeurs de raticides, et la certification obligatoire, qui ne vaut pas qualification, n’aborde pas la biologie et l’éthologie des rats et souris.

En conclusion, votre reportage témoigne de l’inculture de notre société sur les rats et souris et maintient les téléspectateurs dans le concept millénaire « les rats sont dégoutants, ceux qui s’en occupent aussi ». Il ne s’agit donc pas d’une enquête d’investigation mais d’un reportage destiné à faire mousser un duo de journalistes en générant une petite polémique de seconde zone (c’est sûr que le rats et les dératiseurs mobilisent moins l’attention que les turpitudes des hommes politiques).

A titre subsidiaire, avec votre reportage la profession n’a que ce qu’elle mérite : la CS3D récolte ce qu’elle sème depuis des décennies, avec son mélange des genres malsain (industriels de la chimie et prestataires dans un même syndicat), sa stratégie de communication passéiste et sa politique de formation incohérente. Je suis curieux de voir comment elle va réagir à votre émission.

Ceci étant, si le sujet des rats et des dératiseurs vous intéresse vraiment, MM. Tresanini et Vescovacci, lisez mon premier livre « Des rats et des hommes ».


Pierre Falgayrac

http://www.hyform.fr