Les rats ne seraient pas responsables des épidémies de peste ; vraiment ?

Cette information fait le buzz depuis qu’une équipe de scientifiques a publié cette étude : http://www.pnas.org/content/early/2018/01/09/1715640115.abstract.

 

Il ressort des différents articles qui ont commenté cette étude que les rats noirs seraient moins impliqués que l’homme dans la propagation de la maladie :

http://www.lefigaro.fr/sciences/2018/01/15/01008-20180115ARTFIG00377-pendant-cinq-siecles-la-peste-suivait-l-homme-pas-les-rats.php

https://fr.sputniknews.com/sci_tech/201801171034773703-peste-vecteurs-rats-humains-puces/

http://mashable.france24.com/monde/20180117-peste-noire-rats-hommes-maladie-origine

https://sciencepost.fr/2018/01/ne-rats-ont-repandu-peste-noire/

Résumons :

En se basant sur les observations de foyers épidémiques connus (Madagascar, Congo, Pérou…), les chercheurs ont créé un modèle mathématique de propagation de la bactérie pesteuse sur trois scénarios différents :

  • Rats ;
  • Transmission aérienne ;
  • Puces et poux humains.

Et c’est le troisième scénario qui l’emporte.

Comme il est étonnant que le monde de l’information ne réalise pas que ce buzz tourne autour de la réinvention du fil à couper le beurre…

Premièrement, les rats :

Tous les historiens et auteurs qui ont traité de la peste, et ils sont nombreux (F. Audoin-Rouzeau, J. Brossolet & H. Mollaret, B. Coppin, J.Vitaux, W. Napphy & A. Spicer, D. Defoe, etc.) évoquent une épizootie avant le déclenchement de l’épidémie. C’est-à-dire qu’un grand nombre de rats meurent (de la peste) et c’est seulement ensuite que la maladie se propage chez les hommes.

Le modèle, connu, est pourtant repris dans l’étude scientifique : les puces infectées quittent les cadavres de rats et cherchent un hôte secondaire, les hommes.

Puisque la majorité des rats sont morts de la peste, il est évident qu’ils ne peuvent rien faire de plus pour la propager. Y avait-il besoin d’un modèle mathématique pour les dédouaner ?

Deuxièmement, la transmission aérienne :

C’est pour l’éviter que les médecins portaient de longs « becs », afin de respirer loin des pestiférés.

Il est évident que dans la maison d’un pestiféré, ses éternuements et toussotements propagent la maladie aux autres occupants. C’est le cas de quantités de pathologies. Y avait-il besoin d’un modèle mathématique pour le confirmer ?

Troisièmement : Puces et poux humains

Alors là… La puce de l’homme (Pulex irritans) ne peut pas transmettre la peste. Ce sont Bacot & Martin qui le démontrent (voir plus bas). Sans doute l’équipe scientifique pense à la puce pesteuse (Xenopsylla cheopis) en provenance des rats morts, mais ce n’est guère rigoureux de l’affubler du titre de « puce humaine »…

Il n’y a rien d’étonnant à ce que les pestiférés propagent leurs puces dans la maisonnée, lorsqu’ils se déplacent, s’asseyent ou se couchent… Encore une fois, l’évidence s’impose : la maladie se transmet par promiscuité, qui favorise l’échange de parasites infectés (Cf. la Gale).

Quant au pou de l’homme, il n’a jamais été trouvé que quelques bactéries Yersinas pestis sur sa tête et rien n’a jamais été démontré sur la manière dont elles auraient pu infecter l’homme (Les chemins de la peste – F. Audoin -Rouzeau).

Bon sang, mais c’est bien sûr : ce sont les puces qui propagent la maladie. Mais nous le savons depuis 1898, grâce à des expériences scientifiques, sans modèle mathématique…

Faisons le point :

En 1898, à Karachi, Paul-Louis Simond s’interroge après qu’un rat noir sain (Rattus rattus) contracte la peste une fois installé dans la cage d’un rat pesteux mort. Il découvre alors que c’est la puce du rat Xenopsylla cheopis, commune en zone tropicale, qui est porteuse de Yersinia pestis, qu’elle transmet au rat, ou à un humain, lors d’une piqure. Il déclare : « Ce jour-là, le 2 juin 1898, j’éprouvais une émotion inexprimable à la pensée que je venais de violer un secret qui angoissait l’humanité depuis l’apparition de la peste dans le monde ». Ainsi, PL. Simond démontre expérimentalement ce dont bien des asiatiques se doutent depuis longtemps, en disant que « la peste monte de la terre » (un « indice » qui n’avait pas alerté Alexandre Yersin, le découvreur de la bactérie pesteuse).

Cette découverte déclenche des recherches sur les rats et leurs puces dans le monde entier. C’est ainsi qu’il est compris, en quelques années, que chaque animal a une puce qui lui est inféodée, que certaines puces ont un hôte secondaire, voire exceptionnel, mais qu’elles ne peuvent pas toutes transmettre des germes pathogènes. En 1914, Bacot et Martin ont montré que Yersinia pestis en se multipliant formait un « bloc » au niveau du proventricule (zone entre l’œsophage et l’estomac) de Xenopsylla cheopis. Ce “bloc” en aval des pièces buccales empêche le sang ingéré de poursuivre dans le reste de l’intestin avec pour conséquence une augmentation de la fréquence des tentatives de prise de repas de sang de la puce, qui ne peut alors que régurgiter les bacilles de la peste. Ce mécanisme apparaît particulièrement facilitateur de la diffusion de la maladie. La puce ne pouvant plus se nourrir, elle finit par mourir. La peste n’épargne même pas son principal vecteur…

 

Donc :

Une étude bien creuse qui réinvente le fil à couper le beurre avec des mathématiques, en oubliant les travaux des pionniers. Quel dommage que PL Simond n’ait pas publié sur Google Scholar !

Mesdames et Messieurs Katharine R. Dean, Fabienne Krauer, Lars Walløe, Ole Christian Lingjærde, Barbara Bramanti, Nils Chr. Stenseth et Boris V. Schmid, réalisez-vous que nous savons depuis le XIXème siècle ce que vous mettez en évidence dans votre étude de 2017 ?

Il n’empêche que disculper les rats noirs (Rattus rattus) pour faire porter le chapeau à leurs seules puces et d’hypothétiques poux est un artifice qui ne tient pas : il ne peut pas y avoir de Xenopsylla cheopis sans Rattus rattus. Le couple rongeur/puces est donc indissociable des épisodes pesteux dans les villes du moyen-âge.

Pierre Falgayrac

http://www.hyform.fr

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