Comment vivre en harmonie avec les rats ?

Pour vivre en harmonie avec un autre, il faut bien le connaître. Or, l’histoire et l’actualité démontrent que les hommes connaissent moins bien les rats que eux ne les connaissent.

Pourtant, ils font partie de notre vie depuis la nuit des temps. Sans développer une énumération qui serait vite fastidieuse, mentionnons que :

  • Les personnages de dessins animés les plus célèbres sont des murinés (Mickey, Tom & Jerry, Ratatouille…)
  • l’expression « rater (quelque chose) », vient directement du moyen âge, où un pain raté était un pain entamé par les rats ;
  • Notre mois de novembre est celui du rat chez les chinois ;
  • Les indiens ont un temple consacré aux rats à Deshnok ;
  • Les romains considéraient les murinés comme des commensaux, c’est-à-dire des animaux qui vivaient à leurs dépends sans trop leur nuire.

Cette expression, « commensal », attribuée aux rats et souris, n’est pas un hasard : ils sont en effet nyctalopes, puisqu’ils entrent en activité quand le soleil se couche et vont dormir quand il se lève. Leur régime omnivore et leur tempérament craintif et discret en font donc des partenaires théoriquement idéaux pour éliminer une partie de nos déchets comestibles (le gaspillage alimentaire n’est-il d’ailleurs pas un sujet de préoccupation au plus haut niveau de notre pays ?).

Oui, mais voilà, comme nous le savons, leur propension à ronger pour limiter la croissance de leurs incisives hypsodontes est cause de dégâts dans nos espaces de vie et de travail. Osons toutefois poser des questions dérangeantes :

  • Est-il logique de sortir nos poubelles sur le trottoir en soirée pour n’être collectées qu’au petit matin ?
  • Est-il bien raisonnable de dissimuler câbles et installations électriques dans des espaces confinés mal étanchéifiés, alors qu’ils conviennent idéalement au comportement discret des murinés ?
  • Est-il opportun de concevoir des poubelles en plastique fin permettant de voir d’éventuelles machines infernales, sans penser que les rats vont forcément être attirés par les déchets comestibles qu’elles contiennent ? Ou des trous d’évacuation des liquides, dans les containers à déchets, qui ont le diamètre d’un terrier, et les équiper d’un bouchon qui est très vite perdu[1]?
  • Est-il logique, pour obéir à l’Europe qui veut limiter les matières plastiques dans notre environnement, que les fabricants de câbles électriques et fibres optiques choisissent comme isolant un élastomère à base d’amidon de maïs qui constitue un aliment pour les murinés ?
  • Est-il sensé de ne pas faire de prélèvements sur les rongeurs infestant les élevages où se développe la grippe aviaire alors que plusieurs études asiatiques les incriminent ?

Ces interrogations démontrent que l’inculture murine des architectes, ingénieurs et politiques a des conséquences qui peuvent être gravissimes (voir notre article sur les méfaits des rats dans la Dépêche Technique Vétérinaire n° 156). Cette inculture de la gent murine se retrouve aussi chez les décisionnaires d’entreprises industrielles (dont le monde de l’agroalimentaire) et le personnel politique : il ne faut pas chercher plus loin l’explication du buzz sur la « prolifération » des rats à Paris.

Pourquoi aborder cet aspect des choses ? Parce qu’en référence à notre introduction, démonstration est faite qu’il est difficile de vivre harmonieusement avec des murinés qui sont mal connus. Notre mode de vie sociétal, pétri de contradictions, génère des mouvements « contraires » : tandis que les médias relaient des informations parfois alarmistes sur les rats de Paris, il y a des rats de compagnie, achetés en animaleries, des fora qui leur sont consacrés et on ne compte plus les sites Web d’éleveurs amateurs, sans parler de la pétition contre le « génocide des rats parisiens »… Selon le « camp », les arguments en faveur ou contre les rats sont à l’aune de l’inculture de notre société en matière murine : conceptions anthropomorphiques, chiffres faux, déformations de faits…

Pour comprendre pourquoi et comment nous en sommes arrivés là, finissons de jeter un œil dans le rétroviseur de l’histoire. Nous en étions restés aux romains et leurs murinés « commensaux ». Autant les première tribus germaines migrantes vers le sud, et les celtes installées en Bretagne et dans le Massif Central, cherchaient à se « fondre » dans le mode de vie et la culture romaines (les « gallo-romains »), autant la chute de l’empire mit fin à ces phénomènes d’intégration. L’instabilité politique qui suivit conduit nos lointains ancêtres à entourer leurs villes sans égouts de remparts, et à conserver leur nourriture sous le toit des maisons (greniers), un biotope idéal pour la prospérité de Rattus rattus, le rat noir (ou rat des greniers) ; et des pratiques en rupture avec le mode de vie romain (greniers indépendants protégés par de la glu)[2]. C’est la première étape de la perte de la culture du rat.[3]

Il faut attendre Pasteur et la découverte des micro-organismes pour que l’on s’intéresse à nouveau aux rats via la bactérie Yersinia pestis et la puce vectrice de peste Xenopsylla cheopis [4].

La 3ème République, qui institue l’école publique pour tous, inscrit la connaissance des « microbes » et les principes d’hygiène dès la maternelle. Nul doute que le rat aurait été lui aussi au programme puisque des études lancées dans le monde entier aboutissaient à un socle de connaissances suffisant pour concevoir des navires et des bâtiments « rat proofing » [5] et instaurer une gestion pragmatique des déchets dans toutes les grandes villes (notons l’initiative du préfet Eugène Poubelle avec l’obligation d’utiliser le réceptacle qui porte son nom – décrets de 1883 et 1884). Mais la guerre de 14-18, qui mit fin à la 3ème République, a fait perdre le rat en route dans les filières enseignantes.

Voilà pourquoi ni architectes, ingénieurs (et vétérinaires…) n’étudient les murinés en tant que nuisibles potentiels et les moyens de s’en préserver.

Oh, il ne s’agirait pas de passer des semaines sur le sujet, seulement 7 à 8 heures, le temps d’aborder des éléments simples de biologie, les performances physiques et l’éthologie. Avec quels savoir pratiques à retenir ? Par exemple :

  • Les rats sortent de leurs terriers quand nous rentrons chez nous en début de soirée et vont se coucher quand nous repartons au travail le matin ;
  • Ils sont irrésistiblement attirés par nos déchets alimentaires ;
  • Rats et souris rongent tous les matériaux sauf le béton sec et l’acier ;
  • Un souriceau passe dans une ouverture de 5 mm ;
  • Un rat saute à 70 cm et creuse facilement à 40 cm sous terre

Avec quels conséquences ?

Reprenons les éléments cités dans nos questions « dérangeantes » :

  • Des fondations de bâtiments d’élevage suffisamment profondes pour empêcher les rats de creuser en-dessous ;
  • En ville, sortie des ordures sur le trottoir en fin d’après-midi pour une collecte dans les heures suivantes (temps de latence le plus réduit possible) ;
  • En ville toujours, optimiser les nettoiements de trottoirs et terrasses de restaurants en les exécutant en soirée et pas au matin ;
  • Réfection des égouts anciens par du béton ;
  • Dans les locaux, étanchéification des passages de fluides (électricité, téléphone, Internet, gaz, eau de conduite et eaux usées) entre étages et parois, par des tampons de laine d’acier (faciles à poser et retirer pour d’éventuels travaux de maintenance) ;
  • Dans les locaux toujours, colmatage de passages potentiels par du béton et des interstices >= 5mm par du mastic répulsif (en vente chez les fournisseurs spécialisés) ;
  • Protection des installations électriques par une étanchéité à l’épreuve des murinés et, si besoin, un dispositif à ultrasons ;
  • Choix d’un isolant non alimentaire pour les câbles électriques et fibres optiques ;
  • Équiper les container à déchet d’une ouverture plus grande avec une grille en acier (mailles <5 mm) (et supprimer le trou existant et son bouchon si facile à égarer) ;
  • Fabriquer les poubelles Vigipirate en plexiglas et les placer à 70 cm de haut (les rats mettraient plusieurs heures à les percer), les multiplier et les vider fréquemment pour ne pas susciter des incivilités ;
  • Des dératiseurs efficaces (capables de dératiser un parc public en quelques jours) ;
  • Et surtout, un savoir partagé médias / grand public / décisionnaires / professionnels sur les réalités de la biologie et du comportement des murinés, qui éviterait les buzz infondés et les approximations / désinformations entendues ces derniers mois sur les stations de radio et les chaines de télévision.

En résumé, pour vivre en harmonie avec nos rats, il faut apprendre à bien les connaître afin de limiter leurs opportunités de nuisance. Nous venons de voir que cela n’a rien de bien compliqué.

Pierre Falgayrac

[1] La vidéo « virale » qui montrent des dizaines de jeunes rats dans un container ne peut pas être un hoax. Voir notre commentaire sur le site http://www.hoaxbuster.com/forum/rats-parisiens-video-choc

[2] « Pour en finir avec le Moyen-Age » de Régine Pernoud / Seuil et « La France avant la France », de Geneviève Bührer-Thierry / Belin

[3] Voir notre livre « Des rats et des hommes » / Editions Hyform 2013

[4] Voir notre article sur les zoonoses dues aux rongeurs dans la Dépêche Technique Vétérinaire n° 154

[5] « 1ère Conférence internationale du rat – Paris 1928 » – Gabriel Petit / Vigot Frères et   «  Le rat migratoire et sa destruction rationnelle – 1903 » – Emil Zuschlag / Kessinger

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